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Défenseure des enfants pendant six ans, Claire Brisset publie cette semaine un livre-bilan *. Forte de sa mission accomplie, elle revient sur son expérience avec le pédopsychiatre Marcel Rufo.
“ Madame Figaro ”. – Défendre les enfants, concrètement, qu’est-ce que cela a signifié, dans votre cas ?
Claire Brisset. – J’étais chargée de recevoir les doléances écrites individuelles des enfants ou des parents, de mettre le doigt sur les dysfonctionnements collectifs et de faire des propositions pour que les droits des enfants soient respectés, y compris quand il faut lutter contre la maltraitance. Si je devais résumer mon bilan, je dirais que, d’une manière générale, les magistrats sont surchargés, qu’ils n’ont pas toujours le temps d’écouter les enfants, et qu’ils n’ont pas toujours reçu la formation nécessaire pour bien le faire.
Marcel Rufo. – Le paradoxe, c’est que nous vivons une époque où les adultes cherchent par-dessus tout à comprendre les enfants. Et c’est drôlement difficile, parce qu’en essayant de comprendre ce qui est très compliqué, on risque de trop simplifier. Dans ce livre, vous dites que les professionnels de l’enfance font parfois un usage abusif du jargon psychanalytique. C’est vrai aussi pour les parents. Ils devraient parfois moins réfléchir, et être plus affectifs. Il faut aussi savoir être parent avec ses défauts, son impulsivité, ses doutes, sans adopter la position d’écoute bienveillante qui est celle du psy. De temps en temps, il faut être capable de dire : “ Je voudrais que tu ailles bien, je voudrais que ça s’arrange ”, au lieu de toujours demander : “ Pourquoi ça ne va pas ? ”
Claire Brisset. – Il faudrait aussi prendre conscience que l’on peut être violent avec un enfant sans le savoir. C’est ce que notre ami commun Boris Cyrulnik appelle la violence invisible. Quand on dit, et qu’on répète pendant des années à un enfant : “ Tu es nul, qu’est-ce qu’on va faire de toi ? ”, on ne se rend pas compte qu’on l’humilie et qu’on le dévalorise tellement qu’il finira par penser qu’effectivement, il ne vaut rien. Le problème, c’est que ceux qui exercent ces violences invisibles, parents, enseignants ou autres adultes, ne se rendent pas compte de l’impact de leurs paroles.
Marcel Rufo. – J’observe une autre forme de violence invisible : ne pas avoir confiance en son enfant, être déçu par ce qu’il est, c’est comme si on lui reprochait non seulement de ne pas correspondre à l’enfant dont on rêve, mais, en plus, de ne pas réparer toutes les failles et tous les manques de notre propre enfance. Or, être parent, c’est d’abord et toujours s’adapter à son enfant réel, et pas le mettre dans un enjeu impossible. S’il se dit : “ Il faudrait que je sois ce que veulent maman et papa, or je sais très bien que je ne le suis pas ”, cela fragilise son estime de soi et la construction de son image.
– Quand les parents se séparent, il faut aussi écouter la parole des enfants ?
Claire Brisset. –La Convention internationale des droits de l’enfant, que la France a ratifiée en 1990, garantit à “ l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant ” et “ la possibilité d’être entendu dans toute procédure judiciaire ou administrative le concernant ”. Personne ne peut dire que la séparation de ses parents ne concerne pas un enfant. Oui, il doit donc être entendu. Le laisser parler, c’est lui permettre de se sentir un peu acteur de sa destinée. Le juge doit écouter ce que ses parents, et lui, ont à dire, pour prendre une décision qui correspond au meilleur intérêt de l’enfant.
Marcel Rufo. – De toute façon, un enfant est toujours impliqué malgré lui dans la séparation de ses parents. On sait bien, par exemple, que quand un couple va mal, les femmes souvent décident de faire un enfant. Cet enfant-là porte en quelque sorte l’obligation de restaurer le couple de ses parents. Et si ses parents se séparent quand il a quatre ou cinq ans, il se sent coupable et responsable. Il faudrait cesser de raconter que les enfants ne souffrent pas de la séparation de leurs parents. Bien sûr qu’ils souffrent, et ce n’est pas réactionnaire de le dire. C’est la réalité. À partir du moment où ils en souffrent, cela les concerne, et ils ont le droit d’en parler, et d’être écoutés.
– On aurait imaginé que vous seriez favorable à la garde alternée en cas de divorce, et voilà que vous êtes contre ! Mais pourquoi ?
Claire Brisset. – Je pense qu’elle devrait être exceptionnelle, et épargner les tout-petits. Voyez le cas de ce bébé, déposé par son parent dans un couffin, et dans un ascenseur, pour être réceptionné en haut par l’autre de ses parents, simplement parce que ces gens-là ne pouvaient plus se parler ! Tant que la structuration psychique d’un enfant n’est pas terminée, c’est-à-dire pendant ses premières années, il faut le protéger. Ce sont les spécialistes du développement de l’enfant eux-mêmes qui le disent, n’est-ce pas, Marcel ?
Marcel Rufo. – Soyons clairs : d’accord, les enfants ont besoin de leurs deux parents, mais ils ont aussi besoin d’une maison. C’est quand même étrange d’imposer à un enfant de changer de maison une semaine sur deux. Avec la garde alternée, les parents ont l’impression d’annuler les conséquences de leur séparation sur l’enfant. Moi, je dis que c’est une ineptie. Cela empêche l’enfant d’accepter que ses parents sont séparés. Pour que cela fonctionne, il faut que les parents puissent se parler, et s’organiser parce que ce n’est quand même pas facile à mettre en place. Mettez-vous alors dans la tête de l’enfant de ces parents-là : pourquoi mes parents n’habitent plus ensemble, puisqu’ils s’entendent si bien ? Jusqu’à trois ans, je pense que l’on n’a rien inventé de mieux pour l’enfant que la maman. De zéro à trois ans, il faut être extrêmement vigilant à ne pas trop bousculer les enfants.
– Si on écoutait davantage les enfants, deviendraient-ils des adolescents avec un rapport différent à la loi ?
Marcel Rufo. – En fait, je pense que la majorité des adolescents sont très respectueux de la loi. Quand ils la transgressent, c’est pour nous tester. Les parents devraient se demander si ce qu’ils imposent comme loi incontournable ne correspond pas à leurs propres fragilités. Prenons l’insulte, par exemple. On la leur interdit, alors qu’on la pratique assez allégrement nous-mêmes.
Claire Brisset. – Et comme ils s’identifient à leurs parents et qu’ils s’imaginent que les adultes peuvent faire tout ce qu’ils veulent, ils font pareil. Et ils se mettent en danger.
Marcel Rufo. – Claire parle là d’un phénomène passionnant et central de l’adolescence : les conduites à risque, qui nous obligent à réintroduire la loi. Nous devons admettre qu’une part de conduite à risque est incontournable à l’adolescence. Pour devenir propriétaire de soi, il faut en passer un peu par là. Les adolescents qui vont bien ne vont jamais trop loin, ceux qui vont mal ont des conduites à risque très excessives. Ce n’est pas de la délinquance que d’être mal, mais la délinquance est le signe que l’on est mal.
Claire Brisset. – On dit trop, et à tort, que les parents ont démissionné quand les enfants vont mal. Bien plus que démissionnaires, les familles des enfants difficiles sont surtout en difficulté elles-mêmes. Ce sont les parents qu’il faudrait aider, au lieu de les stigmatiser ! Et, pour ce faire, que la pédopsychiatrie sorte de la situation de pénurie dans laquelle elle se trouve.
Marcel Rufo. – J’aimerais donner un conseil aux parents : commencez par vous occuper de vous ! Quand un adolescent est perturbateur, il vaut mieux essayer d’être en forme pour survivre à son adolescence, et ne pas s’en préoccuper tout le temps. On sait bien que quand on se rapproche d’un ado, il s’écarte, et que lorsqu’on s’écarte, il se rapproche. Qu’est-ce qu’on risque, finalement, à ne plus être toujours en dépendance anxieuse vis-à-vis d’eux ?
* “ Rendre justice aux enfants ”, éditions Anne Carrière, à paraître le 3 mai.